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L’Inde ouvre un deuxième front antitrust contre Givaudan, Firmenich et IFF

Les trois géants mondiaux de la composition parfumée font l’objet d’une nouvelle enquête de la Commission indienne de la concurrence. Cette fois, les autorités s’intéressent à une possible coordination des prix dans l’industrie indienne du parfum depuis 2024. Une affaire distincte portant sur de présumés accords de non-débauchage entre les mêmes groupes est déjà en cours. À ce stade, aucune infraction n’a été juridiquement établie.

l’Inde ouvre un deuxième front antitrust contre Givaudan, Firmenich et IFF

Le parfum est-il en train de devenir un nouveau terrain de chasse privilégié pour les autorités de la concurrence ?

En Inde, Givaudan, Firmenich et International Flavors & Fragrances (IFF), trois acteurs majeurs de la création de parfums et d’ingrédients, se retrouvent au cœur d’une deuxième enquête antitrust. Selon un document confidentiel de la Competition Commission of India (CCI) consulté par Reuters et rapporté par Business of Fashion, cette nouvelle procédure concerne une possible collusion sur les prix dans l’industrie indienne des parfums, qui aurait débuté en 2024.

Cette nouvelle procédure vient s’ajouter à une autre enquête déjà ouverte en Inde contre les mêmes entreprises. Celle-ci porte sur de possibles accords de non-débauchage, autrement dit des arrangements par lesquels des entreprises concurrentes auraient accepté de ne pas recruter certains salariés les unes chez les autres.

Le dossier est suffisamment avancé pour avoir déjà atteint la Haute Cour de Delhi. IFF y contestait la décision de la Competition Commission of India (CCI) d’ouvrir une enquête, en invoquant principalement le délai de prescription prévu par le droit indien de la concurrence. L’entreprise soutenait que la Commission ne pouvait prendre en compte une information déposée plus de trois ans après la naissance des faits à l’origine de l’action, sauf justification suffisante du retard.

Dans une décision rendue le 23 février 2026, la Haute Cour de Delhi a rejeté cet argument. Elle a estimé que la CCI avait bien pris en considération le délai de trois ans et avait suffisamment motivé sa décision de le dépasser, notamment en relevant que les pratiques présumées de coordination sur le marché du travail pouvaient se poursuivre et constituer ainsi un comportement continu. Le juge a également souligné qu’à ce stade, l’ouverture d’une enquête constitue une mesure administrative préliminaire qui ne détermine encore ni la responsabilité ni les droits des entreprises concernées.

IFF a fait appel de cette décision. Le 15 avril 2026, une formation de deux juges de la même Haute Cour a rejeté le recours, considérant qu’il n’existait pas d’erreur de droit justifiant de remettre en cause la décision de la CCI et celle du premier juge. L’enquête a donc pu se poursuivre.

Le document judiciaire confirme que l’enquête concerne une éventuelle coordination liée au travail entre Givaudan, Firmenich et IFF. Il indique également que la procédure indienne a été alimentée par des informations transmises dans le cadre du mécanisme de clémence prévu par le droit indien de la concurrence.

Deux fronts sont donc désormais à distinguer : les pratiques commerciales et les prix d’un côté, le marché du travail et le recrutement de l’autre.

Un rapport déjà rédigé… puis retiré

L’affaire portant sur les prix connaît par ailleurs un épisode inhabituel.

Selon les informations révélées par Reuters, les enquêteurs de la CCI avaient rédigé un rapport et l’avaient communiqué aux entreprises en février 2026. Mais ce document a ensuite été rappelé en juillet, après que Givaudan et IFF eurent signalé que certaines informations commercialement sensibles n’avaient pas été correctement masquées.

La Commission devra donc retravailler le rapport afin de protéger ces données confidentielles.

Au-delà du contretemps administratif, l’épisode révèle l’extrême sensibilité des informations manipulées dans ce type de procédure : politiques tarifaires, relations clients, données contractuelles, structures de coûts ou informations stratégiques peuvent constituer des secrets commerciaux de première importance.

Dans une industrie reposant précisément sur la confidentialité des formules, des briefs clients et des relations entre maisons de composition et grands donneurs d’ordre, la question est loin d’être anecdotique.

Une enquête indienne qui s’inscrit dans un dossier international

L’Inde n’est pas un cas isolé.

Depuis 2023, plusieurs autorités de concurrence se sont intéressées au secteur mondial des parfums et des ingrédients. Au Royaume-Uni, la Competition and Markets Authority (CMA) avait initialement ouvert une enquête portant notamment sur Firmenich, Givaudan, IFF et Symrise.

Le dossier britannique reste ouvert en 2026 pour Firmenich International, Givaudan et IFF. La CMA précise elle-même qu’aucune conclusion ne doit être tirée à ce stade quant à l’existence d’une infraction.

En janvier 2024, le régulateur britannique avait également élargi ses investigations à de possibles arrangements réciproques concernant le recrutement de certains salariés du secteur.

Les autorités suisse et européenne de la concurrence se sont elles aussi intéressées à de possibles pratiques anticoncurrentielles concernant la fourniture de parfums et d’ingrédients.

Ce faisceau d’enquêtes change la dimension du sujet : il ne s’agit plus simplement d’un dossier national indien, mais d’une interrogation plus large sur le fonctionnement concurrentiel d’une industrie mondiale relativement concentrée et très interconnectée.

Pourquoi l’Inde compte particulièrement

Le choix du terrain indien n’est pas neutre.

L’Inde représente l’un des marchés appelés à jouer un rôle croissant dans les parfums, les produits de soin, l’entretien et les arômes. Selon les données de Grand View Research reprises par Reuters, le marché indien des arômes et parfums pourrait passer d’environ 2,5 milliards de dollars en 2024 à 5 milliards de dollars en 2033.

Dans un marché qui pourrait ainsi doubler en moins d’une décennie, les conditions dans lesquelles les grands fournisseurs fixent leurs prix, se disputent leurs clients et recrutent leurs talents prennent une importance stratégique.

Pour les marques de parfumerie et de cosmétique, mais aussi pour les grands groupes de l’alimentaire, de l’entretien et des produits de consommation, ces enquêtes touchent directement l’amont de leurs chaînes de valeur.

Les maisons de composition ne vendent en effet pas seulement des molécules ou des concentrés : elles fournissent une part essentielle de l’innovation sensorielle des marques mondiales.

Le vrai sujet : jusqu’où peut aller la concentration de l’industrie ?

Cette affaire pose finalement une question qui dépasse largement les entreprises directement concernées.

Comment garantir une concurrence effective dans une industrie où la recherche, la réglementation, l’accès aux matières premières, la propriété intellectuelle, les capacités industrielles et le réseau international de parfumeurs imposent des barrières à l’entrée considérables ?

Une forte concentration n’est évidemment pas, en elle-même, la preuve d’une entente. Des entreprises concurrentes peuvent parfaitement opérer légalement dans un marché dominé par quelques grands acteurs.

Mais plus un secteur est concentré, plus les autorités surveillent attentivement les éventuelles coordinations entre concurrents — qu’elles concernent les prix, les clients, les marchés ou les ressources humaines.

C’est probablement là que se trouve l’enjeu le plus important pour la filière.

Si les enquêtes en cours ne permettent pas aujourd’hui de conclure à l’existence d’une infraction, elles annoncent en revanche une évolution durable : la concurrence devient un sujet de gouvernance majeur pour l’industrie mondiale du parfum.

Et après la traçabilité des ingrédients, la réglementation environnementale, la transparence des formules et l’intelligence artificielle, un nouveau mot pourrait bien s’imposer dans les comités de direction des maisons de composition : antitrust.

Danièle Duffuler

Sources

  1. 01

    Business of fashion

    https://www.businessoffashion.comAutre source

    Publiée le — · consultée le 28/08/2026