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Champignons en parfumerie : deux extraits naturels s'imposent dans la palette des créateurs

Longtemps ignorés par l'industrie du parfum en raison d'une méfiance culturelle ancienne, les champignons fournissent désormais des extraits naturels utilisés dans plusieurs compositions récentes. Pour les parfumeurs et les fournisseurs de matières premières, cette entrée tardive ouvre un registre olfactif encore peu exploité, entre terreux, animal et salin.

Borowik szlachetny w lesie rudnickim w Grudziądzu.  (photographie d’illustration)
Photo : Krzysztof Niewolny — Unsplash

Dans la seconde partie de son enquête sur la myco-osmologie, le magazine culturel Nez retrace comment les odeurs fongiques sont passées du statut de curiosité écologique à celui de matière première utilisée en parfumerie fine. Le média y recense notamment deux extraits naturels de champignons aujourd'hui disponibles dans la palette des créateurs, ainsi que plusieurs parfums commercialisés ces dernières années qui les intègrent.

Cette entrée tardive s'explique, selon Nez, par une défiance culturelle ancienne envers les champignons en Occident. Le médecin londonien du XVIIe siècle Stephen Bradwell les qualifiait d'« un amas de putréfaction », tandis que son confrère James Hart parlait d'« excréments de la terre ». Jusqu'à récemment, seules deux matières à connotation fongique figuraient dans le vocabulaire des parfumeurs sans qu'il s'agisse de champignons au sens strict : l'oud, résine produite par les arbres du genre Aquilaria lorsqu'ils sont infectés par des champignons endophytes, et la mousse de chêne, qui est en réalité un lichen, organisme né de la symbiose entre un champignon et une algue ou une cyanobactérie.

Au début du XXe siècle, plusieurs chercheurs ont pourtant exploré la question sans déboucher sur une exploitation industrielle. Nez rapporte qu'en 1922, le botaniste Henri Coupin publiait dans La Parfumerie moderne un article célébrant la diversité des odeurs fongiques tout en regrettant la rareté de certaines espèces. Deux ans plus tard, le mycologue Georges Renaudet affirmait dans la même revue que des champignons pourraient « rivaliser avec les meilleurs produits de la parfumerie », évoquant une huile essentielle de cèpe extraite dès 1903. Ces travaux scientifiques n'ont cependant débouché, selon Nez, sur aucune utilisation documentée dans les compositions parfumées du siècle dernier.

Aujourd'hui, au moins deux extraits naturels de champignons existent dans la palette professionnelle, selon Nez : un extrait de champignon de Paris (Agaricus bisporus) et une absolue de cèpe de Bordeaux (Boletus edulis), tous deux proposés par la société française Biolandes. Ces extraits sont obtenus par extraction au solvant volatil ou par fluide supercritique à partir de sporophores séchés, les techniques de dessiccation permettant de concentrer certaines molécules aromatiques par des processus enzymatiques qui se déclenchent lors du séchage.

Sur le plan olfactif, l'extrait de champignon de Paris restitue les facettes crémeuses de l'agaric, au point d'évoquer le riz cuit, une parenté qui s'explique par une molécule commune, la 2-acétyl-1-pyrroline. L'absolue de cèpe, plus puissante, s'éloigne en revanche de l'odeur du champignon frais habituellement décrite comme proche de la noisette : Nez la décrit comme animale et saline, rappelant la sauce soja noire sucrée.

La parfumeuse Mandy Aftel figure parmi les premières à avoir travaillé cette matière, dès 2003, en l'associant à la tubéreuse dans Cepes and Tuberose pour sa marque Aftelier, une composition entièrement naturelle construite aussi sur l'orange amère, le benjoin, le galbanum, le bois de rose et le santal. Dans son ouvrage Essences et Alchimie, elle résume sa démarche de création : « les efforts d'un parfumeur devraient être dirigés non pas vers la création de quelque chose qui soit simplement joli, mais vers le fait de révéler des qualités inattendues aux ingrédients qui composent son mélange ».

D'autres parfumeurs ont depuis repris cette absolue. Angelos Balamis l'intègre dans Shinanay (2024) pour Nishane, au cœur d'un bouquet de fleurs blanches et de gardénia. Holladay Saltz l'associe à un accord floral aquatique et terreux dans After the Flood (2015) pour Apoteker Tepe. Plus récemment, Prin Lomros l'a utilisée dans Nisatiruk (2025) pour sa marque Prin, dans une composition animale, fumée et tourbeuse mêlant foin, maté, ambrette et cire. La marque brésilienne O Boticário a de son côté lancé en 2025 deux parfums signés Leslie Gauthier, EGEO Cogu et EGEO Cogu Mellow, qui associent la note de cèpe à des accords gourmands de fruits rouges, caramel, poire ou vanille, dans un registre explicitement lié à la popularité des champignons auprès de la génération Z.

Au-delà de l'extraction directe de biomasse fongique, les champignons offrent une seconde voie d'accès à des molécules odorantes : la biotechnologie. Certaines souches de Trichoderma, champignons telluriques, synthétisent de la 6-pentyl-alpha-pyrone, à l'odeur lactonique de noix de coco, tandis que des basidiomycètes du genre Nidularia peuvent produire de la frambinone, utilisée comme ingrédient de synthèse en parfumerie. Cette voie biotechnologique permet de revendiquer l'appellation naturelle pour des molécules obtenues par fermentation plutôt que par extraction de matière végétale ou animale classique.

Pour les acheteurs de matières premières et les parfumeurs, l'apparition de ces extraits constitue une diversification du répertoire des naturels disponibles, aux côtés des fleurs, résines et bois habituels. Les registres terreux, animaux ou salins qu'ils apportent répondent à une recherche d'originalité olfactive, tout en s'inscrivant dans un intérêt culturel plus large pour les champignons, visible aussi bien dans la création de parfums de niche que dans des compositions plus commerciales à tonalité gourmande.

Ce mouvement s'ajoute aux dynamiques déjà à l'œuvre dans la filière : élargissement constant de la palette des matières premières naturelles, concurrence entre extraction directe et biotechnologie pour produire des notes comparables, et poids croissant des tendances culturelles grand public sur les choix de composition. Sans disposer de données chiffrées sur les volumes produits ou le nombre de marques utilisatrices, Nez documente néanmoins un mouvement réel, porté à la fois par des parfumeurs de niche et par une marque de grande diffusion.

Danièle Duffuler

À retenir

  • Deux extraits naturels de champignons existent aujourd'hui dans la palette des parfumeurs : extrait de champignon de Paris et absolue de cèpe de Bordeaux, proposés par Biolandes
  • Ces extraits sont obtenus par extraction au solvant ou au fluide supercritique à partir de sporophores séchés
  • Mandy Aftel a été l'une des premières à utiliser l'absolue de cèpe, en 2003, dans Cepes and Tuberose pour Aftelier
  • Des créations récentes (Nishane, Apoteker Tepe, Prin, O Boticário) intègrent cette absolue dans des registres allant de l'animal au gourmand
  • Une voie biotechnologique parallèle permet d'obtenir des molécules d'origine fongique comme la frambinone ou la 6-pentyl-alpha-pyrone
  • L'oud et la mousse de chêne, longtemps seules matières à connotation fongique en parfumerie, ne sont pas des champignons au sens strict

Citations attribuées

« un amas de putréfaction »

Stephen Bradwell

« excréments de la terre »

James Hart

« rivaliser avec les meilleurs produits de la parfumerie »

Georges Renaudet

« les efforts d'un parfumeur devraient être dirigés non pas vers la création de quelque chose qui soit simplement joli, mais vers le fait de révéler des qualités inattendues aux ingrédients qui composent son mélange »

Mandy Aftel

Sources

  1. 01

    Passion champignon : myco-osmologie, art et parfumerie, partie II

    Nez — le mouvement culturel olfactifMédia spécialisé

    Publiée le 07/10/2026 · consultée le 09/10/2026