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Co-distillation, filtration à froid, ré-extraction : Maison Lautier 1795 renouvelle ses procédés d'extraction du naturel

Détenue par Symrise depuis 2022, la maison grassoise met au point trois procédés qui redéfinissent la manière dont une matière première naturelle est transformée avant d'arriver sur la table du parfumeur. Pour les acheteurs et créateurs, cela signifie l'arrivée de matières différenciées, issues de technologies propriétaires, qui ne se substituent pas aux essences classiques mais ouvrent des profils olfactifs inédits.

Medilab Conical Flasks Product Photography (photographie d’illustration)
Photo : Raghav Bhasin — Unsplash

Fondée à la fin du XVIIIe siècle, Maison Lautier 1795 est l'une des plus anciennes maisons de transformation d'ingrédients naturels de Grasse. Rachetée par Symrise en 2022, elle développe aujourd'hui trois approches d'extraction présentées par Benoît Join, Director of Natural Resources and Oral Care chez Symrise, dans un partenariat éditorial publié par Nez le 9 octobre 2026 : la co-distillation, le Cold Process et le Yellow Boletus Re-Extract.

La distillation — à la vapeur, par turbo-distillation ou par hydrodistillation — reste le procédé de référence pour extraire les composés odorants des plantes aromatiques. La co-distillation en propose une variante : au lieu de distiller une seule matière première, le procédé fait interagir plusieurs ingrédients déjà transformés — huiles essentielles, absolues ou résinoïdes — lors d'une même opération de distillation fractionnée. Les fractions obtenues sont ensuite analysées, sélectionnées puis réassemblées pour construire un profil recherché. « L'objectif est d'obtenir un résultat plus nuancé que si l'on mélangeait simplement les matières après leur extraction », explique Benoît Join.

L'illustration retenue par Symrise associe une essence de mandarine de Madagascar à un captif — une molécule synthétique développée par le groupe — évoquant le melon cantaloup, sous le nom Mandarin Oil Madagascar x Cantaloop™ Co-Distillate. Le procédé ne produit ni une essence de mandarine classique ni un simple accord fruité obtenu par mélange après coup : il donne naissance à une matière à part entière, dont le profil résulte directement de l'opération de co-distillation.

Les huiles essentielles d'agrumes comptent parmi les matières les plus sensibles à la transformation : la chaleur altère certaines nuances délicates, l'oxydation modifie progressivement couleur et profil olfactif. La décoloration de ces huiles repose traditionnellement sur une étape de distillation impliquant un apport de chaleur. Pour s'affranchir de cette contrainte, Symrise a mis au point le Cold Process, un procédé breveté réalisé à température ambiante. « Nous voulions éviter de chauffer la matière afin de conserver toutes les nuances et toutes les subtilités de l'huile essentielle », explique Benoît Join. « L'objectif est de rester le plus proche possible de la matière de départ. »

Le procédé repose sur un système de filtration dont les pores sont calibrés pour retenir les composés responsables de la coloration — pigments naturels, cires végétales ou molécules issues de l'oxydation, selon la matière traitée. Il est aujourd'hui appliqué à une mandarine raffinée à Grasse à partir d'une essence italienne exprimée à froid. « À notre connaissance, nous sommes les seuls à proposer cette approche de décoloration par filtration », souligne Benoît Join.

Le Yellow Boletus Re-Extract introduit pour la première fois en parfumerie un ingrédient issu du bolet à chair jaune, un champignon originaire d'Asie développé à l'origine par les équipes Flavor & Beverage du groupe Symrise, actif à la fois dans les arômes alimentaires et la parfumerie. « On avait une très belle matière de départ », raconte Benoît Join. « Le profil olfactif était extrêmement intéressant, mais le produit était trop foncé et contenait des composés incompatibles avec les contraintes de formulation des parfumeurs, comme des protéines ou des glycosides. »

Pour rendre cette matière utilisable en parfumerie fine, les équipes de Symrise ont développé un procédé de ré-extraction aux solvants suivi d'un filtrage méticuleux. « Nous avons conservé le profil olfactif qui faisait tout l'intérêt de l'extrait, tout en éliminant les éléments qui posaient problème », précise Benoît Join. Le résultat se situe dans un registre proche de l'accord mousse, aux dimensions végétales et gourmandes : « La matière déploie une facette umami singulière, associant le sous-bois humide, la mousse, le champignon frais et la sauce soja, qui brouille les frontières entre goût et parfum », précise Benoît Join.

Ce travail de ré-extraction inspire d'autres développements évoqués par Benoît Join, notamment un extrait de cacao de Madagascar obtenu par distillation à partir de l'enveloppe des fèves après torréfaction. Jugé trop pâteux pour la parfumerie, il a été retravaillé par élimination des polysaccharides responsables de cette texture épaisse — une démarche qui pourrait, selon lui, ouvrir la voie à une famille de matières situées à la croisée des mondes du goût et de l'odorat.

Ces trois procédés ont en commun de ne pas chercher à remplacer la matière première par une alternative de synthèse, mais à en retravailler l'extraction pour préserver, révéler ou recombiner son potentiel olfactif. Pour un acheteur de matières premières, cela signifie l'apparition de références qui ne sont plus de simples commodités interchangeables entre fournisseurs, mais des développements propriétaires liés à une technologie et à un savoir-faire spécifiques à une maison donnée — ce qui renforce la différenciation entre fournisseurs autant que la dépendance à un procédé breveté.

Pour le créateur, l'enjeu est différent : ces matières élargissent la palette disponible sans se substituer aux essences traditionnelles, qu'il s'agisse d'un agrume décoloré à froid conservant sa fraîcheur d'origine ou d'un extrait de champignon ouvrant un registre olfactif inédit. Cette porosité croissante entre les mondes de l'arôme alimentaire et du parfum, rendue possible par des groupes actifs sur les deux segments, illustre une tendance plus large de l'industrie : la recherche de nouvelles sources de matières naturelles passe de plus en plus par le retraitement technique de matières déjà existantes plutôt que par la seule découverte de nouvelles espèces ou origines.

Benoît Join résume la limite de cette approche : « La technologie ne remplace pas la qualité de la ressource. Elle permet simplement d'en révéler tout le potentiel. » Une manière de rappeler que ces procédés, aussi sophistiqués soient-ils, restent subordonnés à la qualité de la matière première naturelle dont ils partent.

Denise Penon

À retenir

  • Maison Lautier 1795, maison grassoise fondée au XVIIIe siècle, est détenue par Symrise depuis 2022
  • La co-distillation associe plusieurs matières déjà transformées lors d'une distillation fractionnée pour créer un profil inédit, comme l'illustre le Mandarin Oil Madagascar x Cantaloop™ Co-Distillate
  • Le Cold Process est un procédé breveté de décoloration par filtration à température ambiante, sans apport de chaleur, appliqué à une mandarine raffinée à Grasse
  • Le Yellow Boletus Re-Extract introduit en parfumerie un extrait de bolet à chair jaune initialement développé pour les arômes alimentaires, retravaillé par ré-extraction aux solvants
  • Un développement similaire est engagé sur un extrait de cacao de Madagascar issu de l'enveloppe des fèves après torréfaction

Citations attribuées

« L'objectif est d'obtenir un résultat plus nuancé que si l'on mélangeait simplement les matières après leur extraction »

Benoît Join

« Nous voulions éviter de chauffer la matière afin de conserver toutes les nuances et toutes les subtilités de l'huile essentielle »

Benoît Join

« L'objectif est de rester le plus proche possible de la matière de départ. »

Benoît Join

« À notre connaissance, nous sommes les seuls à proposer cette approche de décoloration par filtration »

Benoît Join

« On avait une très belle matière de départ »

Benoît Join

« Le profil olfactif était extrêmement intéressant, mais le produit était trop foncé et contenait des composés incompatibles avec les contraintes de formulation des parfumeurs, comme des protéines ou des glycosides. »

Benoît Join

« Nous avons conservé le profil olfactif qui faisait tout l'intérêt de l'extrait, tout en éliminant les éléments qui posaient problème »

Benoît Join

« La matière déploie une facette umami singulière, associant le sous-bois humide, la mousse, le champignon frais et la sauce soja, qui brouille les frontières entre goût et parfum »

Benoît Join

« La technologie ne remplace pas la qualité de la ressource. Elle permet simplement d'en révéler tout le potentiel. »

Benoît Join

Sources

  1. 01

    Maison Lautier 1795 réinvente l’art de transformer les naturels

    Nez — le mouvement culturel olfactifMédia spécialisé

    Publiée le 09/10/2026 · consultée le 11/10/2026